Quand il fait chaud, nos assiettes changent : plus de fruits et d’eau, mais aussi plus d’alcool et de boissons sucrées
Le réchauffement climatique ne transforme pas seulement les paysages et les rendements agricoles : il pourrait aussi modifier ce que nous mangeons et buvons. En croisant près de 1,7 million de relevés alimentaires de la cohorte NutriNet-Santé avec les températures quotidiennes de Météo-France, l’équipe EREN montre que les jours de chaleur s’accompagnent de changements alimentaires contrastés, les uns favorables à la santé, les autres non, et inégalement répartis selon le sexe et les profils socio-économiques. Ces travaux ont été publiés dans The American Journal of Clinical Nutrition.
Un enjeu de santé publique encore peu exploré
L’Europe se réchauffe plus rapidement que la moyenne mondiale et, en France, l’augmentation des températures pourrait atteindre 4 °C d’ici à 2100 en l’absence de mesures rapides en faveur de la neutralité carbone. Si les effets directs de la chaleur sur la santé (coups de chaleur, troubles cardiovasculaires et rénaux, ainsi que surmortalité) sont de mieux en mieux documentés, ses effets indirects, qui se manifestent notamment par l’intermédiaire des comportements, demeurent peu étudiés. Les travaux consacrés, à grande échelle, au lien entre la température et l’alimentation restent rares. Une étude américaine récente a montré, à partir des achats effectués par les ménages entre 2004 et 2019, que la teneur en sucres ajoutés des produits achetés augmentait avec la température, plus nettement parmi les ménages disposant des revenus les plus faibles ou présentant le niveau d’études le moins élevé.
Une étude d’une ampleur inédite
Les chercheurs ont analysé 1 716 046 enregistrements alimentaires de 24 heures recueillis entre 2009 et 2023 auprès de 100 851 participants de NutriNet-Santé résidant en France métropolitaine. Chaque enregistrement a été associé à la température maximale du jour relevée par la station Météo-France la plus proche du domicile, parmi plus de 3 000 stations. Six profils socio-économiques ont été identifiés à partir du niveau d’études, des revenus et de la profession : employés, privilégiés, intermédiaires, jeunes, défavorisés et retraités. Les associations ont été estimées par des modèles linéaires mixtes tenant compte notamment de l’âge, du sexe, de la saison, de l’apport énergétique et de la région.
Des changements contrastés quand le thermomètre monte
Quels que soient le sexe et le profil, une température plus élevée est associée à une consommation accrue de fruits, de légumes, d’eau, de produits sucrés, de charcuterie, de boissons alcoolisées et de boissons sucrées, tandis que celle de viande rouge, de légumineuses et de produits laitiers diminue. Entre 25°C et 35°C, la consommation d’eau augmente d’environ 25 %. Celle d’alcool progresse de 11 % chez les hommes (de 150 à 166 g/j) contre 6 % chez les femmes (de 101 à 107 g/j). L’ampleur des changements varie selon les profils : les boissons sucrées augmentent de 29 % chez les jeunes (de 56 à 72 g/j) et de 24 % chez les employés, contre 11 % chez les retraités et les défavorisés ; l’alcool progresse de 14 % chez les employés contre 5 % chez les jeunes ; la consommation de fruits croît de 17 % chez les employés, mais de 9 % seulement chez les jeunes.
L’apport énergétique et les scores globaux de qualité de l’alimentation restent globalement stables. Cette stabilité est cependant en partie trompeuse : ces scores ne prennent pas en compte l’alcool, et la moyenne résulte d’une compensation entre évolutions favorables (fruits, légumes, eau) et défavorables (alcool, boissons sucrées). Or, pour ces deux expositions, le risque de maladies cardiométaboliques et de cancers augmente de façon continue avec la consommation, sans seuil sans risque clairement identifié. Même un léger déplacement de la distribution des consommations a donc une portée en santé publique. On observe donc un « paradoxe nutritionnel de l’adaptation à la chaleur », dont le versant défavorable pourrait creuser les inégalités sociales de santé liées à l’alimentation.
Des pistes pour la prévention
Ces résultats, même s’ils doivent être répliqués, en particulier dans d’autres régions, plaident pour des messages de prévention ciblés dès que les températures dépassent 25 °C : promotion de l’eau du robinet et des fruits et légumes de saison, encadrement de la publicité pour l’alcool et les produits sucrés pendant les périodes chaudes, et messages adaptés aux différents publics et contextes socioculturels. Avec des épisodes de chaleur appelés à devenir plus fréquents et plus longs, ces ajustements pourraient passer du statut de variations saisonnières à celui d’évolutions durables des habitudes alimentaires.
- Kesse-Guyot E, Berlivet J, Meyer E, Julia C, Fezeu LK, Touvier M, Hercberg S, Meirhaeghe A, Baudry J. The relationship between food intake and outdoor temperature in a longitudinal study: a public health perspective in the context of global warming. The American Journal of Clinical Nutrition. 2026;124:101430. https://doi.org/10.1016/j.ajcnut.2026.101430
Par Emmanuelle Kesse-Guyot