Soutenir l’allaitement en contexte de précarité : enseignements du volet qualitatif d’ECAIL
L’allaitement maternel est reconnu pour ses bénéfices nutritionnels, immunologiques et relationnels pour l’enfant et le parent. Pourtant, en France comme dans d’autres pays à haut revenu, des inégalités sociales persistent : les femmes en situation de vulnérabilité socio-économique initient moins souvent l’allaitement et l’arrêtent plus précocement. Ces écarts s’inscrivent dans un contexte de contraintes financières, de conditions de travail précaires et de normes sociales parfois peu favorables.
L’étude ECAIL (prEgnanCy and eArly Childhood nutrItion triaL), essai contrôlé randomisé mené depuis 2017 dans le nord de la France, évalue l’efficacité du programme Malin, une intervention nutritionnelle multicomposante destinée aux familles socialement défavorisées dès la grossesse et jusqu’aux deux ans de l’enfant. L’article publié dans International Breastfeeding Journal présente des résultats du volet qualitatif de l’étude, consacré ici aux intentions, pratiques et représentations sociales de l’allaitement.
Quarante-sept mères ont été interrogées à leur domicile lorsque leur enfant avait entre 16 et 26 mois. Les entretiens semi-directifs ont été analysés selon une approche thématique, en s’appuyant sur le modèle COM-B (Capability, Opportunity, Motivation – Behaviour). Quatre grandes étapes structurent les résultats : l’intention d’allaiter, l’initiation, la poursuite et l’arrêt.
La grande majorité des participantes déclaraient avoir l’intention d’allaiter pendant la grossesse. Les motivations évoquées incluent les bénéfices perçus pour la santé et l’immunité de l’enfant, le lien affectif mère-enfant, la praticité, l’économie financière, ainsi que les normes familiales, les croyances religieuses ou des expériences antérieures positives. Ces éléments témoignent d’une forte motivation et d’une bonne connaissance des avantages de l’allaitement.
Cependant, de nombreuses difficultés ont été rapportées : douleurs, crevasses, problèmes de mise au sein, sentiment de manque de lait, fatigue intense et manque de soutien après le retour à domicile. Certaines participantes ont évoqué un sentiment de pression ou de jugement en maternité. Ces obstacles ont parfois entraîné frustration, culpabilité et arrêt précoce.
Le retour au travail constitue également un frein important, notamment en l’absence d’espaces adaptés pour tirer son lait. L’allaitement en public reste perçu comme socialement sensible, exposant les mères aux regards et aux commentaires. Ces éléments relèvent principalement des déterminants structurels et sociaux, soulignant l’importance de la dimension « Opportunity » du modèle COM-B.
Les résultats plaident pour un renforcement du soutien précoce après la sortie de maternité, notamment via des visites à domicile et des dispositifs de soutien par les pairs. Ils soulignent également la nécessité d’environnements plus favorables à l’allaitement, dans l’espace public comme professionnel, afin de réduire les inégalités sociales de santé.
- Poquet D, de Lauzon-Guillain B, Ley D, Charles MA, Sauvegrain P, Lioret S. Intentions, practices, and social representations regarding breastfeeding among women experiencing social disadvantage: findings from the qualitative component of the ECAIL trial. Int Breastfeed J. 2026; 21(1):22. doi: 10.1186/s13006-026-00812-1
- https://doi.org/10.1186/s13006-026-00812-1
Par Sandrine Lioret